Nouvelle écrite pour le concours de Nouvelles sur l’homophobie organisé par Tétu en 2006. La seule nouvelle que le juri n’est pas parvenu à juger. Un an plus tard, l’un des membres de ce juri, le directeur d’une revue universitaire, m’a proposé de le publier …. en retirant …. toutes les mentions religieuse et la description de la pendaison. Ce qui était juste inenvisageable. Je profite de mon blog pour donner une nouvelle vie à cette nouvelle que j’avais écrite suite à la pendaison de deux jeunes gays iraniens de 16 et 18 ans, pendus en place publique de Maashad pour homosexualité. Pour que l’horreur cesse, et que l’on n’oublie pas ceux qui ont péri sur l’hotel de l’obscurantisme religieux.
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S’ils savaient qu’on voit tout au travers …
On doit rouler comme ça depuis bien quatre heures. Je suis pas sûr. Le soleil m’éblouis au travers des grillages. J’ai mal aux yeux. Faut dire, j’étais pas sorti depuis quelques mois, je sais même plus combien. Le parfum des centaines de rosiers plantés sur les bords des rues remplit tout. L’air en est saturé. Presque écoeurant. On étouffe là dedans … ça commence déjà. Il fallait vraiment qu’ils nous transportent dans une bétaillère. On a beau rouler sur un parfait macadam, la vieille camionnette est secouée sans arrêt par les à-coups du moteur. J’ai le dos plein de bleus. Mais c’est toujours moins douloureux que…
Et puis au moins il est là, à côté. Depuis tout ce temps que je l’ai pas vu. Comment j’ai pas arrêté de penser à lui. Un garde nous sépare. Mais de le sentir, si près. Je me sens presque mieux. A chaque fois que le camion a un sursaut, je fais semblant de perdre l’équilibre. Juste pour pouvoir lui jeter un regard. Nous regarder, on a même pas le droit. Ce coup-ci je suis tombé un peu plus fort et je lui fais un sourire. Je le paye de deux coups de crosse dans les côtes. Mais ça valait la peine. Il a un peu sourit aussi.
En face de moi, mon père continue à répéter ses prières. Depuis le début du voyage qu’il est comme ça. Prostré sur son livre chéri. Plus que son fils en tout cas. Il a des poils de barbes qui lui restent entre les doigts. Et entre chaque prière, il me donne un coup de bâton sur les jambes. Il aurait sûrement préféré me frapper les mains, comme il a toujours fait. Mais là, elles sont menottées dans mon dos. Alors il se rabat sur mes genoux. De toute façon, je sens plus rien. Ses coups, c’est rien à côté de ce qu’ils m’ont fait en prison. J’étais un gosse en y entrant. Je suis un homme en en sortant. Mes mains non plus je les sens plus. Les menottes me serrent tellement. J’ai la circulation coupée. Y’a plus grand-chose que je sente d’ailleurs. Plus le temps passe, plus la chaleur monte, plus les bruits de tôle de notre cage roulante deviennent sourds et plus la mélopée de mon père devient abrutissante. Je sature. Tout tourne. Je vomis. Encore deux coups de crosse. Et mes genoux retrouvent le bâton. Je reste plié en deux de douleur. La tête entre les genoux. Le côté me fait trop mal. Il a dû me casser une côte avec son fusil. Impossible de me redresser.
Je regarde de petits gravillons sautiller sur le sol au rythme des à-coups du camion. En me concentrant sur leur danse j’évite un moment de penser à la suite. A retourner cent fois dans ma tête ce qui va se passer. Je le sais bien. Combien de fois je l’ai déjà vu avant ! Mais c’était pas moi. Alors que là… J’ai une boule dans la gorge. L’estomac noué. J’arrive pas à avaler ma salive sans avoir la nausée.
Enfin on s’arrête. Mais la porte reste fermée. Qu’est-ce qui se passe ? Ils hésitent ? Non, impossible. La porte finit par s’ouvrir. Je suis poussé le premier. Mais je tiens pas sur mes jambes et je peux pas me rattraper avec les mains. Ma tête tape contre l’asphalte. Devant la paire de Prada d’un religieux. Quelque chose d’autre tape. C’est mon père qui me donne des coups de pied en me disant de me lever. C’est sûr, c’est comme ça qu’il va m’aider. Mais il a juré de plus me toucher de ses mains. C’est un garde qui me tire et me pousse vers la place.
Qu’est-ce qu’il y a comme monde dehors ! C’est plein … même d’enfants. Les barrières ont été dressées bien loin. Le long des boutiques de luxe. La foule a été rassemblée de force autour. Je vois un ami. Il pleure en silence. L’arène a été montée. Et le spectacle c’est nous qui allons l’offrir. Y’a même mon p’tit frère qui est là. Je l’adore mon p’tit frère. On est tellement proche. Mais je crois pas qu’il soit là pour me soutenir. Il est pas derrière les barrières. Il m’attend au centre en compagnie de gardes et de religieux. Il a les yeux qui flambent de haine. Quand je passe à sa hauteur il me crache dessus et me maudit. « T’es qu’un chien ! T’es plus mon frère ! Crève ! » Mon père me laisse avec les gardes et le félicite. Il doit se dire qu’il l’a pas raté celui-là au moins. Le nouvel aîné le décevra pas, lui. Moi je n’existe déjà plus. Je suis déjà mort pour eux. Mon frère a pris ma place. Mon père lui donne une accolade et ils s’installent. Ils vont regarder le spectacle ensemble. Aux premières loges.
Pour le reste, plus personne ne se met entre nous. Ils nous attachent les mains à un poteau. Chacun d’un côté. Je peux presque lui frôler le dessous de la main avec mon index. Je tire comme un fou sur les cordes pour pouvoir la toucher. J’ai les poings blancs. Du sang me coule le long des bras. Mais les cordes bougent pas. Je m’en fous. Je continue. Les doigts tendus vers sa main. Elle est tellement près. Laissez-moi la toucher !
Le cuir commence à nous lacérer le dos. Ils n’auront pas un cri. On se regarde dans les yeux. Chacun de son côté du pieu. Et à se regarder, on oublie de compter. J’ai jamais regardé quelqu’un aussi fort. Je sens les battements de mon cœur dans toutes mes veines. Mes yeux me font mal de ne pas les fermer. Mais je m’en fous, je perdrais pas son image le temps d’un clignement. Les coups tombent, la lanière déchire, mais je sens rien. Lui non plus je le vois. C’est notre dernier moment ensemble. Face à face. On va pas les laisser nous en faire perdre une seconde.
Deux cent vingt-huit coups, c’est vite passé. C’est la première fois que je regrette que le fouet s’arrête si tôt. Je te quitte pas des yeux mon amour. Toi non plus.
Ils nous détachent du poteau et nous font monter sur la scène. Mais sur celle-ci, c’est pas le rideau qui tombe, c’est les acteurs. Avant qu’ils nous mettent les bandeaux on a le temps de chuchoter qu’on s’aime. On se regarde. Je vois ses lèvres frémir et les miennes le font en même temps. Sur cet autel improvisé, on prononce nos vœux. Notre union est scellée. Juste à temps. La toile rêche nous colle aux yeux. Mais elle ne cache rien. S’ils savaient qu’on voit tout au travers… Que je les vois s’agglutiner, près à en lécher la taule de la camionnette qui sert d’échafaud. Que je les vois en train de se battre pour avoir le meilleur point de vue. En train d’invoquer leur Dieu pour justifier leur soif de sang. Leur passion pour la torture. Ils savent même pas qu’ils m’ont tué depuis longtemps.
S’ils savaient surtout que je peux le voir, lui, à côté de moi. Personne n’a remarqué que mon bandeau s’est assombri. Au moins rien ne coule. Personne ne verra. Personne ne saura. C’est pas juste. Le retrouver pour le perdre aussitôt. Et moi avec. Je le fixe aussi fort que possible, à m’en sortir les yeux de la tête. Je veux traverser le bandeau, les liens, le rejoindre. Et toujours ces putains de mains menottées. Ils pouvaient pas au moins nous en laisser une de libre. Je voudrais lui tenir la main au dernier moment. Il va disparaître si près et si loin de moi. J’aurais même pas pu le toucher, le serrer.
La seule chose qui serre c’est la corde. J’ai la gorge sèche à l’intérieur et râpée par la corde à l’extérieur. Je la sens par à-coups se serrer. Le bourreau fait bien son travail. Mon estomac se noue aussi. J’ai envie de vomir. Putain, qu’est-ce que je fais là ? J’ai que dix-huit ans. C’est pas possible que ça s’arrête maintenant. Comme ça. Y’a personne pour faire quelque chose ? Personne pour nous sauver ?
On est plus que deux sur l’autel. Deux agneaux prêts à être sacrifiés. J’ai les jambes qui tremblent. J’imagine comment ça va faire mal. Comment ça va être affreux quand je pourrais plus respirer. Avec mes jambes qui battent dans le vide. J’ai peur. Putain, ce que j’ai peur. J’veux pas mourir. Je veux pas non plus que lui meure. Je l’aime. Ils ont pas le droit de nous tuer pour ça. Ils ont pas le droit de nous tuer là comme ça. De nous imposer de nous voir mourir l’un l’autre. On sera même pas enterré ensemble. Même pas enterrés du tout. Ils vont nous laisser pendus là pour l’exemple.
Ils ont même tendu une banderole au-dessus de nous. « Faire la justice c’est créer la sécurité». La sécurité contre qui ? Contre nous ? Quelle connerie ! On est que des enfants bordel ! C’est quoi cette justice ?
Je respire l’air à fond. A m’en arracher les poumons. En profiter tant que je peux. Même brûlantes, c’est les plus délicieuses bouffées d’air de ma vie. Les dernières. Je sens la moindre odeur, le moindre parfum. Mes sens se gavent. Comme pour garder chaque sensation le plus fort possible. Comme si je pourrais emporter quoi que ce soit. Bientôt tout va s’éteindre.
Je sens l’excitation des religieux. Ils ne tiennent plus. Ils veulent un sacrifice. Ils veulent du sang. Les bourreaux font attendre. Ils veulent faire monter la tension. Pour eux, tout ça c’est qu’un spectacle. Ils sont les marionnettistes. Et nous les pantins au bout de nos cordes. Ils ont la main sur le levier. J’ai envie de vomir. Envie de crier. De pleurer. De me battre. Je suis tellement impuissant. Et tellement pas résigné.
… je sens que ça y est. Que c’est maintenant. Mon corps se tend. Prêt à recevoir la douleur. A encaisser le choc. Tout se ralentit, je vois la tension du muscle. La main qui se contracte sur le levier. Il cède, bouge. La première vitesse est enclenchée. Le sol tremble un peu sous mes pieds. La camionnette avance. Le bord se rapproche. J’essaye de garder le plus longtemps possible mes pieds sur le sol de taule. La tension de mon corps est à son maximum. Mes jambes se dérobent. Je tombe.
… aïe… ça fait mal .
La corde s’est tendue d’un coup sec. Mais je suis pas tombé assez fort pour que ça me tue sur le coup. Je sens tous mes os du cou craquer. La corde se serre de plus en plus. Elle me broie la gorge. Et plus je remue plus elle serre. Putain ce que ça fait mal. La douleur m’irradie de partout. Mes poumons se battent pour un peu d’air. Mais y’a rien qui vient. Mon torse se contracte de plus en plus fort. De plus en plus vite. J’aspire du vide. L’air n’entre plus. C’est comme si on m’arrachait les poumons. Mes mains se serrent de douleur. Du sang coule de mes poignets. Mes tempes tambourinent de plus en plus. J’ai le sang qui me monte à la tête. Elle devient bouillante. Toutes mes veines gonflent et poussent comme pour s’enfuir de moi. Mes yeux vont éclater. Ils se remplissent de points brillants. Je vois presque plus rien. Mes oreilles aussi déconnectent. J’entends de moins en moins le plus le bruit des mes juges qui acclament. Un bourdonnement monte, puis plus rien. A part une douleur atroce. Mes tympans ont éclaté sous la pression. Je sens que je vais partir. Mais c’est lent. C’est encore pire que ce que j’imaginais. Je peux même pas tousser. J’étouffe. Mon corps souffre de partout. C’est insupportable. Que ça s’arrête ! Pitié !
Mais je veux le voir avant de mourir. Partir en le voyant. Même si je vois plus grand-chose. Que ce soit ma dernière image de ce monde. Je trouve la force de donner un coup de jambe en l’air. Mais je fais que me balancer d’avant en arrière. J’arrive pas à tourner. Je suis en train de mourir. Au secours ! J’ai envie de pleurer tellement je me trouve pitoyable dans cet état. Ballotté comme un sac. Sous les rires et les insultes des autres. Sous les crachats. Des pierres volent aussi. J’en prends une dans l’épaule. La douleur me donne juste assez d’énergie pour lancer un dernier coup de bassin. Je suis à bout. Presque paralysé.
… la corde tourne…Je vais réussir à le voir. Allez !… encore un peu… Surtout tenir bon. Juste quelques secondes de sursis. J’y suis presque. Mon amour j’…
Une pierre fuse. Ma tempe éclate… et tout s’éteint.
19 juillet 2005 – Maashad – Iran
à M.A. et A.M. deux garçons de 16 et 18 ans Pendus pour s’être aimés